18/07/2013

LES ROIS D'AILLEURS (Nicolas Deleau - 2012)

Payot & Rivages - 363 pages 
13/20   Poésie maritime 

    Depuis Dunkerque et son Bart t'abat, taverne des marins de passage, Robert récolte les histoires du monde entier.
Sous forme écrite ou orale, il reçoit des lettres et colis des autres bouts du monde et tisse un maillage des expériences et vies maritimes de ses amis voyageurs.
Le lecteur est ainsi embarqué à Manille pour découvrir le quotidien de Thomas, cherchant l'inspiration pour écrire, et généreusement hébergé chez un vieux prêtre missionnaire. Dans une atmosphère moite où la chaleur étouffante rend exubérante la moindre végétation, Thomas scrute à l'ombre des persiennes de la demeure de son hôte les mouvements sur le port de commerce tout proche. Nuit et jour, durant des semaines, il observe le flux incessant des immenses bateaux et les armées de mystérieux manutentionnaires qui s'affairent autour des cargaisons.
Dans un univers radicalement opposé, le récit se poursuit sur les terres glauques de Mourmansk où l'aridité des décors rime avec la misère des habitants mais aussi l'accueil chaleureux que ceux-ci réservent sans modération aux étrangers. Bout du monde russe, « Mourmansk, plus qu'une destination, était une destinée ».
La vie à Luanda, capitale de l'Angola, est également longuement décrite. Cette ancienne colonie portugaise a connu une longue guerre civile suite à son indépendance en 1975 et on pense bien évidement à la magnifique chanson de Lavilliers à ce sujet.
La plage de Santiago est un curieux endroit où les carcasses de vieux navires se désagrègent lentement dans un paysage de rouille et de sable.
Paulo, pauvre pêcheur, s'endort au retour de sa sortie en mer et imagine dans l'océan bleu et infini les longues toiles du marché où les étals de poissons sont tenus par les femmes : « Champ de femmes, champ de matrones sèches ou épaisses, champ de ventres fertiles, de désirs flous, de fleurs de chair et de rires obscènes. Seule à l'écart, certaine, plus belle que les autres, l'appelle d'un œil brûlant. Elle est jeune, fine, mêle la candeur et les lueurs du vice. Ses cuisses tremblent à peine, son ventre ondule, mais si faiblement qu'on croit se tromper. Le coin d'ombre où elle se tient, magnétique, d'un bleu de nuit, prend la densité des lieux de culte. Étal sacrificiel. »
Enfin, bien sûr, comment parler de ces escales maritimes sans évoquer la mythique cité de Valparaíso ? La « perle du Pacifique » à laquelle Alain Jaubert a consacré un bijou de la littérature, Val Paradis, Goncourt du Premier Roman en 2005. Chez Nicolas Deleau aussi la dimension sacrée de ce port de rêve transpire dans la phrase suivante : « À Valparaíso nom de Dieu, Val Paradis, le port du bout du monde, l'escale de l'autre côté, la récompense du cap. »

  Nicolas Deleau enseigne aujourd'hui le français en Inde après avoir déjà été professeur dans de nombreux pays dont l'Angola et l'Éthiopie. L'homme connaît donc bien les lieux qu'il décrit et a longuement bourlingué aux quatre coins du monde.
Les Rois d'ailleurs a été primé au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo en 2013 en recevant le prix de la Compagnie des Pêches.
Pour ma part, j'ai parfois eu du mal à suivre le lien entre les différents récits qui s'enchevêtrent de façon complexe et qui font partie d'une trame générale à la ligne directrice floue.
En revanche, j'ai été littéralement scotché par la qualité littéraire de ce roman. Les images, les descriptions, les ambiances de port sont superbement restituées. Ayant vécu à Brest et longuement arpenté le port de commerce de cette cité, j'ai retrouvé cette émotion qui saisit le marcheur lorsqu'il longe les quais et lit sur les coques des navires en escale autant de noms qui font rêver. L'auteur magnifie les paysages de grues déchargeant les lourdes coques au bout des sombres jetées portuaires et en fait de la dentelle écrite.

  Un dernier extrait pour conclure : « À Mourmansk, on cogne sans distinction et sans haine. Les hommes du port sur les putes, les mafias sur les deux, l'alcool et le froid sur tous. »

[Critique publiée le 18/07/13] 

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