13/10/2012

RADE TERMINUS (Nicolas Fargues - 2004)

P.O.L - 326 pages 
16/20   Les expatriés à Madagascar 

    Ce roman présente la vie de différents personnages qui, pour une raison ou pour une autre, ont un lien fort avec Madagascar.
Le premier chapitre relate le parcours de Philippe, de l'ONG Ecoute et Partage, venu sur la Grande île apporter un soutien financier et humain aux plus démunis. Derrière la bonne cause se cachent un système financier opaque, des intérêts pas toujours louables et une désillusion profonde quant à l'efficacité réelle du travail des associations sur le terrain.
Tout cela est renforcé par l'attitude détestable, et malgré tout comique, de son jeune associé Amaury. Ce dernier ne veut rien comprendre aux pays du sud et reste focalisé sur sa petite personne de matérialiste occidental. Sa première nuit en tant que « vazaha » est relatée dans un chapitre entier où sa peur des moustiques lui fait lâcher une bordée de jurons monumentale offrant au lecteur une tragédie désopilante. Un passage à lire absolument !
Il y a également le cas de Maurice, le retraité, qui tombe dans le piège classique d'un amour trop beau pour être vrai. Passionnément amoureux d'une malgache, Phidélyce, il décide de tout plaquer pour aller vivre auprès de sa belle malgré les avertissements clairvoyants de ses enfants, restés en France.
Maurice va vite s'apercevoir, une fois là-bas, que Phidélyce aime surtout son nouveau confort financier.
Enfin, un autre chapitre pourrait se lire de façon totalement indépendante tant il symbolise à lui tout seul le fort message de ce livre à mon sens.
Il s'agit du parcours inverse de celui effectué par les autres protagonistes : Grégorien, futur étudiant à Toulon, quitte son île natale pour rejoindre la France, véritable promesse de bonheur, eldorado inaccessible pour la majorité des malgaches. L'auteur décrit essentiellement son arrivée à l'aéroport de Roissy et sa tentative de transfert vers celui d'Orly. Et ce qui nous paraît ordinaire et banal va s'avérer être un véritable exploit pour lui, engoncé dans la légendaire gentillesse malgache qui ne recevra qu'une froide indifférence en métropole.
Dans la peau de ce jeune homme touchant, le lecteur découvre toute l'absurdité de notre monde dit civilisé qui demeure finalement une vraie jungle pour l'étranger. Et, comme le souligne si bien la quatrième de couverture, le bout du monde n'est-il pas autant ici que là-bas ?

  Nicolas Fargues a écrit une fiction plaisante et agréable à lire. Les différents acteurs de son histoire nous éclairent de façon pragmatique sur la vie des français à Madagascar.
Le lieu de l'action est situé dans la baie de Diégo-Suarez où l'auteur a exercé un mandat de directeur de l'Alliance française entre 2002 et 2006 (sous la présidence de Marc Ravalomanana renversé depuis, lors du coup d'État de 2009).
Fargues dénonce avec justesse cette attitude toujours actuelle qui fait croire à certains français expatriés ou simplement venus faire du tourisme que l'ancienne colonie leur est définitivement acquise, qu'ils peuvent y régner impunément en maîtres.
Le rôle des ONG est également remis en cause à travers Philippe et sa vision de l'intérieur qui montre l'inadéquation parfois criante entre nécessités quotidiennes, freins administratifs et états d'âme des intervenants.

  Voilà un roman qui s'intéresse à Madagascar, terre francophone un peu trop souvent oubliée et qui pourtant renferme des trésors naturels et culturels incroyables. On n'y trouvera cependant ici aucune description digne d'une carte postale idyllique mais juste l'évocation du parcours chaotique d'une poignée d'individus en proie à de profondes remises en cause dans un pays où ils pensaient tout connaître.

  Voici pour conclure un petit extrait qui relate le drame vécu par Amaury suite à une piqûre de moustique. Attention, oreilles sensibles s'abstenir : « Il était 3h17 du matin et la chambre avait retrouvé son aspect initial. Il inspecta son mollet. Le petit impact rouge qu'il y distingua lui rappela confusément quelque chose :
"Non... Ne me dis pas que c'est ça ! Non ! C'est pas ça ! C'est pas possible ! NON !! Putain de bordel de merde !! C'est pas un putain de bouton de moustique, ça ? Je me suis fait bouffer le mollet par une saloperie de moustique tropical pendant ma première nuit dans ce pays de merde ? J'y crois pas ! Je vais crever ! C'est sûr, là, j'ai le palu ! C'est fini ! Je vais crever comme un con ! Maman ! Pourquoi j'ai accepté cette mission de merde ? Je le savais ! De toute façon je m'en fous, avant que je crève ils vont payer, ces bâtards ! Ils vont me le payer, ces enculés d'Ecoute et Partage de mon cul ! Je vais leur en faire baver comme des porcs ! Oncle Jean, c'est TOI qui m'as envoyé là en plus ! Tu sais pas ce que tu as fait, tu te rends pas compte, Maman va te tuer ! Oh là là ! J'aimerais pas être à ta place ! C'est peut-être ta petite sœur, mais elle va te casser ta face ! Ils se prennent pour qui, ces enculés, à jouer avec la vie des gens comme ça ? T'habites tranquille dans un pays civilisé, t'as des mecs qui se sont battus pour la médecine, t'as des savants qui se sont cassé le cul pour te faire vivre vieux, et t'as trois enfoirés de sa race qui te font prendre un avion pendant douze heures pour t'envoyer pourrir au Moyen Age ? Dans un pays de merde, de putes, de clodos, de ruines, de 4L et de palu ?"
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[Critique publiée le 13/10/12] 

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