19/11/2016

SPIN (Robert Charles Wilson - 2005)

Denoël - 545 pages 
18/20   Le destin de trois amis confrontés à une modification majeure du cosmos 

    Dans un futur proche, un événement incroyable surgit brutalement : durant une nuit d'octobre, les étoiles disparaissent du ciel. Trois adolescents, Tyler, Jason et sa sœur jumelle Diane, sont témoins directs de cette modification cosmique alors qu'ils prenaient l'air dans leur jardin.
Terriblement anxiogène pour l'humanité, l'absence des étoiles perdure des années. La lune aussi a disparu. Le soleil, quant à lui, est un simulacre. Hormis une voûte céleste plongée chaque nuit dans l'obscurité la plus totale, le cycle de la vie sur la Terre n'est pas impacté car le climat est apparemment préservé. Du côté des technologies humaines, les conséquences retentissent davantage car l'usage des satellites devient impossible.
S'adaptant au mieux face à ce bouleversement, l'humanité poursuit son chemin en croulant sous le poids d'une infinité de questions métaphysiques et angoissantes sur l'origine de l'isolement de sa planète. Il s'avère en effet que la Terre est entourée d'une sorte de membrane nommée le Spin.

  Les trois adolescents grandissent. Jason, fils d'un industriel influent, consacre sa vie à comprendre le phénomène sur le plan scientifique. Sa sœur Diane sombre, elle, dans le mysticisme et la religion. Tyler, le narrateur de l'histoire, devient quant à lui médecin.
À la tête de la fondation Périhélie qu'il créée avec son père, Jason est au premier plan dans les découvertes liées au Spin. Ainsi, le fait est que la membrane isole également temporellement notre astre : une année sur Terre équivaut à cent millions d'années dans le reste de l'univers.
La mort du Soleil devient alors un sujet terriblement contemporain. Les cinq milliards d'années qui paraissaient auparavant infinies à l'humanité ne vont « durer » que cinquante ans sur la Terre !

  Que faire pour échapper à un sort funeste imminent ? Qui sont les « Hypothétiques », nom donné à l'entité responsable du Spin ? Quel est leur but ? Que va devenir l'humanité ?
Difficile d'en dire davantage sans déflorer l'intrigue qui renferme quelques belles surprises. Je pense notamment à l'exploitation du décalage temporel qui va permettre la mise en œuvre d'un projet pharaonique dédié à la planète Mars. Et cela ira bien au-delà du système solaire...

  Robert Charles Wilson écrit un roman de science-fiction intelligent. Le point de départ est évidemment fascinant et, bien que terrifiant, parfaitement imaginable.
L'avantage de ce genre littéraire, c'est qu'il permet d'ouvrir le champ des possibles de manière incroyable. Barjavel déclarait même à Jacques Chancel, il y a quelques décennies, que la science-fiction « est devenue, je ne dirais pas un nouveau genre littéraire, mais une nouvelle littérature. Je crois, je n'appelle pas la science-fiction un genre littéraire, parce qu'elle comprend tous les genres ».
Spin montre une fois de plus que la science-fiction est en littérature un thème majeur et riche. Le pouvoir de l'imaginaire y est considérablement stimulé.

  L'auteur joue avec les focales pour, d'un côté, aborder un sujet macroscopique à travers l'évolution de notre planète et du système solaire et, de l'autre, dresser le portrait sous l'angle sociologique d'une poignée d'individus. Cette mise en rapport entre l'infiniment grand et l'infiniment petit est à l'origine d'une sorte de vertige que le livre crée chez le lecteur.
Robert Charles Wilson prend le lecteur par la main et lui fait lever les yeux vers l'infini du ciel. Les questions qui resteront toujours sans réponse de la part de l'humanité fondent le récit et ses rouages : qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Sommes-nous seuls ? Quand l'humanité disparaîtra-t-elle ?
En filigrane apparaissent également les inquiétudes de l'écrivain américain sur le plan de l'écologie. L'histoire qu'il nous conte met en relief la fragilité et la rareté des ressources de notre planète.
Le thème de la religion et de ses dérives possibles est également très présent à travers le personnage de Diane.

  Spin est un roman sombre et assez désespéré. La fin est émouvante, grandiose et invite au voyage.
Deux autres tomes, Axis et Vortex, poursuivent l'aventure ; l'ensemble formant une trilogie.
Enfin, notons que Spin a remporté le très prestigieux prix littéraire Hugo en 2006 ainsi que le Grand prix de l'Imaginaire en 2008.

[Critique publiée le 19/11/16] 

POINTS CHAUDS (Laurent Genefort - 2012)

Le Bélial' - 235 pages 
12/20   Invasion d'aliens 

    À partir de l'année 2019, des « bouches » s'ouvrent sur Terre.
Ce phénomène incroyable et incompréhensible est concomitant à l'arrivée massive d'extraterrestres sur notre planète. Ces bouches, qui se multiplient de façon considérable, constituent des portes d'entrée et de sortie sur notre planète. Des troupeaux entiers d'aliens y apparaissent puis entament de longs périples et transhumances afin de trouver la porte de la station suivante.
La Terre se retrouve subitement au sein d'un gigantesque réseau interplanétaire de mondes connectés les uns aux autres.
Certains extraterrestres ne poursuivent pas le voyage et décident carrément de s'installer chez nous. Ces êtres venus d'ailleurs ne sont généralement pas belliqueux ; ils ne portent d'ailleurs aucune attention aux êtres humains qui ne sont pour eux qu'une espèce banale parmi tant d'autres.
À la fin du roman, un lexique décrit les différentes races en transit sur la Terre. Leurs mœurs, caractéristiques morphologiques, langages et caractères sont ainsi minutieusement répertoriés.

  Bref, la vie dans l'univers existe et même foisonne ! Du jour au lendemain, la représentation humaine du cosmos est donc totalement ébranlée.

  J'avoue avoir eu quelques difficultés à accepter le postulat de base. Mon esprit cartésien s'accommode assez mal avec le space opera qui demande de se projeter instantanément dans un monde très différent du nôtre. Je préfère les romans qui restent à la lisière entre notre univers et celui du mystère comme Spin ou Roadmaster par exemple.
Points chauds est pourtant le texte le plus accessible de Laurent Genefort. C'est lui-même, lors d'une rencontre au Festival Étonnants Voyageurs en 2016, qui m'a proposé de commencer par ce titre dans sa production dense.
La construction et le découpage du récit m'ont également légèrement dérouté. Plusieurs histoires s'entremêlent comme autant de petites nouvelles, ce qui ne facilite pas la mise en place d'un fil directeur dans la tête du lecteur.
En revanche, des points positifs existent bel et bien. Pour commencer, l'auteur boucle son roman avec élégance. Ensuite, il faut bien sûr voir dans ce livre de science-fiction une allégorie en totale résonnance avec l'actualité internationale : les aliens représentent les migrants, les réfugiés, qui, sans défense, recherchent une terre propice à leur épanouissement.
Vu sous cet angle, Points chauds prend une véritable dimension et invite le lecteur à réfléchir sur les motivations de ces étrangers, leur différence et la peur infondée qu'ils infligent à beaucoup d'entre nous. C'est dans cette réflexion que réside l'intérêt principal du récit de Laurent Genefort.

[Critique publiée le 19/11/16] 

UN BON JOUR POUR MOURIR (Jim Harrison - 1973)

10/18 - 223 pages 
14/20   L'Amérique des « loosers » 

    Le narrateur, un type de vingt-huit ans, rencontre par hasard lors d'une partie de billard dans un bar un prénommé Tim. Les deux compères, sur un coup de tête, se lancent alors dans une virée folle à travers l'Amérique des années 70 avec pour dessein de faire exploser un barrage en construction sur le Grand Canyon.
Ils prennent la route et font une halte dans une petite ville où Tim invite son amie, Sylvia, à les accompagner.
Tim est un beau gosse dont le visage est profondément marqué par une cicatrice, mauvais souvenir du Vietnam. Le narrateur évoque vaguement sa vie familiale à travers sa femme et sa fille qu'il semble vouloir fuir. Sylvia, elle, est une beauté qui s'accroche à Tim malgré l'indifférence de celui-ci. Les deux tourtereaux entretiennent une relation amoureuse complexe faite de hauts et de bas.

  Le trio se lance donc à travers les États-Unis pour atteindre ce fameux barrage qu'ils accusent de tous les maux dont la nature est victime car construit « par pure cupidité et dans le mépris le plus total de la nature et de ses exigences ».
Passionné de pêche, le conteur de cette histoire craint plus que tout la destruction des forêts et des magnifiques rivières qui les traversent. Dynamiter un barrage est un acte de résistance, une façon d'exister dans une Amérique à deux vitesses où de nombreux individus sont broyés par le système libéral et peu démocratique bien souvent.

  Les trois amis mènent une vie de débauche totale. Ils ingurgitent médicaments, drogues, alcools et cela dans des mélanges souvent douteux et dangereux. Le désir sexuel est aussi synonyme de dépravation à travers la présence de Sylvia qui rend le narrateur fébrile tout au long du road-movie. Bref, ces personnages n'ont ni tabou, ni pudeur et brûlent leur vie par les deux bouts sans penser au lendemain.
Sylvia, souvent nue dans une douche ou sur son lit, électrise l'ambiance et pimente cette chevauchée de la perdition. L'histoire finit en drame bien sûr, comment cela pourrait-il être sinon ?

  Second livre de Jim Harrison, ce n'est ni son plus grand succès ni son meilleur. Mais tout son univers et sa verve si typique sont déjà là : la pêche, les arbres, les rivières, les grands espaces, les jolies filles, les paumés et éclopés en tout genre. Et tout cela dans un style littéraire direct, franc, sans langue de bois. Harrison balance ce qu'il a à dire et il a toujours fonctionné ainsi semble-t-il.
Né en 1937, cet écrivain a eu une vie tourmentée. Borgne à sept ans, scénariste pour Hollywood avec l'ami Jack Nicholson, consommateur de drogues, alcools et filles, en proie à plusieurs profondes dépressions, « Big Jim » a depuis de nombreuses années trouvé un équilibre paisible entre l'écriture de romans, les parties de pêche en rivière et son gargantuesque appétit pour la bonne cuisine.
Dans l'ensemble de ses livres, on retrouve un peu de lui dans chacun de ses personnages. Son besoin permanent de nature et de paysages grandioses transpirent dans ses écrits. Son désir de vivre tel un épicurien est également très prégnant.

  Au final, dans ce récit dont le contenu n'est finalement pas très dense, Harrison embarque le lecteur dans un road-movie mené par un triangle amoureux compliqué. On est en immersion dans l'Amérique profonde, celle du revers de la médaille, des loosers, des vieilles carcasses Ford sur le bord de la route poussiéreuse et des pin-up abimées par la vie dans des motels sordides. Il ne manque plus que Bill Monrœ et son bluegrass dans les oreilles pour s'y croire vraiment...

[Critique publiée le 19/11/16] 

L'EXTRAORDINAIRE VOYAGE DU FAKIR QUI ÉTAIT RESTÉ COINCÉ DANS UNE ARMOIRE IKEA (Romain Puértolas - 2013)

Le Dilettante - 253 pages 
10/20   Un récit inégal et informe 

    Cette histoire rocambolesque débute par l'arrivée en France d'un fakir indien, grand et sec, qui s'appelle Ajatashatru Lavash Patel.
Il est venu d'Inde en avion pour un court séjour dans notre pays. Son unique objectif est de se rendre dans un magasin Ikea pour acheter le dernier modèle de lit à clous.
Son transfert de l'aéroport au célèbre magasin suédois se fait à bord du taxi d'un gitan. Au moment de régler sa course, le maître de l'illusion l'arnaque avec un faux billet de cent euros qu'il récupère subrepticement au dernier moment.
Ajatashatru a prévu de se laisser enfermer pour dormir dans une chambre témoin chez Ikea. Malheureusement, un changement de collection s'opère durant sa présence ; il se retrouve alors bloqué dans une armoire déménagée par camion vers le Royaume-Uni !
L'aventure commence alors à bord du poids-lourd qui renferme quelques clandestins en quête d'un monde meilleur. Le fakir devient aux yeux de ses nouveaux compagnons, dont Wiraj un soudanais avec qui il se lie d'amitié, un migrant de plus qui cache bien son jeu en racontant une histoire totalement improbable.
Après un passage forcé par l'Espagne, la méprise est reconnue par les autorités et l'homme enfin libéré grâce à ses papiers en règle. Mais un destin extraordinaire continue de s'abattre sur lui : il se retrouve coincé dans la malle de voyage de la célèbre actrice Sophie Morceaux. Cette dernière, touchée par le parcours de l'indien, lui offre la pension dans un hôtel de luxe et le met en relation avec un éditeur. Ajatashatru a en effet écrit, dans la soute d'un avion, un livre sur sa chemise avec un crayon en bois Ikea !
Ses péripéties vont être encore très riches entre sa rencontre amoureuse avec Marie et un voyage imprévu à bord d'une montgolfière qui le conduira jusqu'en Libye...

  Voilà quelques éléments de ce roman qui part un peu dans tous les sens.

  L'ensemble m'a donné l'image d'un livre maladroit et lourd dans sa construction narrative. J'ai eu l'impression que les différents chapitres, personnages et situations étaient mal raccordés entre eux. La rencontre avec Sophie Morceaux est assez indigeste et incongrue dans le déroulement global du récit. La relation avec le chauffeur de taxi du début est mal exploitée. L'écriture d'une histoire sur une chemise, le naufrage d'une montgolfière dans la mer sont des exemples supplémentaires de situations décousues.
Évidemment, ce roman cocasse n'est pas à lire au premier degré. Mais je n'ai pas réussi à trouver le bon ton, le bon décalage...
Le véritable intérêt, malheureusement pas assez développé, concerne les réflexions sur le statut des migrants. Romain Puértolas, lieutenant de police à la direction centrale de la police aux frontières, maîtrise le sujet et le vit au quotidien. Il écrit des pages poignantes sur un sujet plus que jamais d'actualité : « Pour la police, ils étaient des clandestins, pour la Croix-Rouge, ils étaient des hommes en détresse. »
Toujours en parlant de ces réfugiés qui fuient des pays en guerre, l'auteur nous rappelle que naître du « bon » ou du « mauvais » côté de la Méditerranée n'est qu'une simple question de hasard que nous avons bien trop souvent tendance à oublier : « Pourquoi certains naissaient-ils ici et d'autres là ? Pourquoi certains avaient-ils tout, et d'autres rien ? Pourquoi certains vivaient-ils, et d'autres, toujours les mêmes, n'avaient-ils que le droit de se taire et de mourir ? »

  L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea a été écrit en deux semaines dans les transports en commun entre domicile et travail. Son auteur connaît depuis le succès à travers plus de trente-cinq pays.
Je ne sais pourquoi la critique a été aussi dithyrambique à l'égard d'un livre tout au plus convenable et léger pour une lecture d'été... Le cruel manque d'unité, de cohésion et de profondeur est une réelle source de frustration. Sans oublier la fin qui est mièvre et trop vite amenée. Dommage !

[Critique publiée le 19/11/16] 

BILBO LE HOBBIT (John Ronald Reuel Tolkien - 1937)

Le Livre de Poche - 380 pages 
15/20   Roman fantastique d'apprentissage 

    Bilbo Baggins est un hobbit qui, comme tous ses congénères, vit tranquillement dans une demeure enterrée où la routine est sa religion première. Un jour, cependant, le célèbre magicien Gandalf vient lui rendre visite et le lendemain treize nains envahissent sa maison pour y partager les agapes.
Les nains, menés par leur chef Thorin Oakenshield et accompagnés de Gandalf, font chemin vers la Montagne Solitaire où le dragon Smaug s'est installé en s'emparant d'un énorme trésor qui fût le leur jadis. Ayant besoin d'un cambrioleur pour la phase finale de leur plan, ils sont venus demander l'aide de Bilbo.
Réticent au début, Bilbo accepte de quitter le confort et le calme de son village pour traverser la Terre du Milieu et affronter les plus grands dangers.

  Le hobbit apprend à manier l'épée elfique et combattre les plus vils ennemis qui vont se dresser sur son chemin comme les trolls, les gobelins, les araignées géantes ou les wargs. Il fait aussi face à un moment de solitude profonde lorsqu'il se retrouve perdu dans l'antre de l'immonde Gollum. Là, il tombe par chance sur un trésor inestimable : un anneau magique qui confère l'invisibilité.

  Écrit à l'origine pour de jeunes lecteurs, ce livre est devenu une référence littéraire classique et les enfants comme les adultes y trouveront matière à réflexion.
Le thème qui m'a le plus séduit dans cette histoire est l'évolution psychologique de Bilbo. Peureux et attaché à sa vie routinière et sécurisante au début du récit, le hobbit s'endurcit petit à petit et prend confiance en lui. Il s'ouvre aux autres et apprend à vivre avec la communauté des nains et du magicien qui l'entoure au quotidien.
Méfiants à son égard au début, malgré la confiance que lui porte Gandalf, les treize nains découvrent un personnage qui évolue au fil des épreuves et qui prend même des initiatives et des risques jusqu'à leur sauver la vie.
En ce sens, Bilbo le hobbit est un roman d'apprentissage.

  Face au succès de cette histoire, Tolkien, sur la demande de son éditeur, poursuivit en écrivant son œuvre la plus célèbre intitulée Le Seigneur des anneaux.
Le professeur d'université a créé tout au long de sa vie une véritable mythologie dans laquelle il situe ses romans et poèmes. Il a imaginé un monde, la Terre du Milieu, et inventé une langue (le quenya) en s'inspirant notamment du finnois et de l'imaginaire de ce pays : le Kalevala.

  Bilbo le hobbit a été décliné en une trilogie pour le cinéma par le réalisateur Peter Jackson entre 2012 et 2014. Le premier opus, Un voyage inattendu, est particulièrement réussi car il montre clairement l'évolution psychologique du héros.

  Enfin, notons que deux traductions françaises existent aujourd'hui pour l'œuvre de Tolkien. Celle que j'ai lue est à l'initiative de Francis Ledoux et date de 1969. Elle souffre de quelques maladresses et lourdeurs stylistiques mais a le mérite d'avoir fait connaître et rayonner le texte dans notre pays.
En 2012, l'éditeur Christian Bourgois propose une traduction entièrement revue par Daniel Lauzon. Cette nouvelle version bénéficie notamment d'une meilleure connaissance universitaire de l'ensemble des écrits de Tolkien et a pour objectif principal de rendre cohérente l'œuvre dans sa globalité et d'harmoniser la traduction des noms propres (personnages et lieux) entre les différents récits de la Terre du Milieu. Lauzon poursuit son chantier en revisitant ensuite Le Seigneur des anneaux.
Tout cela a fait naître de nombreux débats chez les passionnés de Bilbo et Gandalf. Ainsi, Bilbo Baggins, initialement appelé Bilbon Sacquet par Ledoux, s'est vu renommé Bilbo Bessac au début des années 2010 ; ce qui a semble-t-il perturbé beaucoup d'anciens lecteurs...

[Critique publiée le 19/11/16] 

LES CITÉS OBSCURES | SOUVENIRS DE L'ÉTERNEL PRÉSENT (tome 12) (François Schuiten / Benoît Peeters - 2009)

Casterman - 77 pages 
14/20   Le monde onirique de Taxandria 

    Un jeune garçon, entièrement chauve, quitte sa maison pour se rendre à son école. Durant sa marche, il traverse les étranges rues de la ville où il réside : Taxandria. Il ne rencontre que des hommes qui semblent pressés tandis que les femmes demeurent toutes dans un étrange lieu nommé le « Jardin des Délices ».
Dans les décombres omniprésents à Taxandria, l'enfant tombe sur un livre relatant l'apocalypse qui a frappé la cité. Il lit l'ouvrage et découvre, dans ce monde où toute référence au passé est bannie, les raisons du désastre.
Poussé par la curiosité, et défiant son instituteur, notre personnage se rend au palais des princes pour poser les nombreuses questions qui le taraudent. Bouleversé par ce qu'il découvre, il décide finalement de se rendre aux confins du monde qu'il connaît : Marinum.

  Initialement, cette histoire est née de l'imagination du réalisateur belge Raoul Servais au début des années 80.
Aidé par François Schuiten au dessin, Servais souhaitait créer une œuvre surréaliste utilisant une méthode artisanale d'incrustation de personnages filmés en images réelles dans des décors dessinés. Malheureusement, ce projet très ambitieux et dépassé lors de l'explosion du numérique s'éternisa jusqu'en 1994, année de sortie d'une version inachevée.
Désirant exploiter le travail de conception graphique engagé dans ce projet, François Schuiten a souhaité avec son compère Benoît Peeters créer une bande dessinée s'intégrant dans le célèbre univers des Cités obscures.

  Rebaptisé et construit sur une histoire un peu différente de celle du projet cinématographique, Souvenirs de l'Éternel Présent plonge le lecteur dans un monde onirique, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. Le dessinateur belge excelle, comme toujours, dans les perspectives, lignes de fuite et autre architectures baroques. L'intérêt majeur de cette bande dessinée réside donc dans son graphisme car du côté du scénario beaucoup de questions restent en suspens à l'issue de la lecture...
Le message principal est cependant clair : une dictature, celle vouant un culte au présent et bannissant toute trace du passé ici, est reconnaissable par l'éradication qu'elle mène à l'encontre de la culture. Le livre, objet ô combien subversif pour les despotes, amène la réflexion, interroge, interpelle, développe l'esprit critique de son lecteur. Notre héros dépasse les limites du monde préconçu dans lequel il vit grâce au livre qu'il découvre.
Souvenirs de l'Éternel Présent est donc une ode à la culture et une critique acerbe de tout gouvernement qui cherche à en museler les formes d'expression.

  Enfin, n'oublions pas de signaler que l'autre grand thème évoqué est celui des savants fous. Le cataclysme décrit dans ce récit est la conséquence de la confiance aveugle de quelques scientifiques dans leurs théories et expériences.
Obnubilés par leurs découvertes, ils ne mettent aucun garde-fou dans leur course folle vers le nouveau monde qu'ils veulent créer. Le résultat est sans appel et irréversible.
Toute science doit être accompagnée de questions éthiques et cadrée afin d'éviter de telles dérives...

[Critique publiée le 19/11/16] 

LE LOUP DES MERS (Riff Reb's - 2012)

Soleil Productions - 119 pages 
13/20   Joutes physiques et oratoires en pleine mer 

    Cette histoire débute par une traversée maritime dans la baie de San Francisco par un dandy, critique littéraire, prénommé Humphrey Van Weyden. Ce dernier prend le ferry pour rejoindre un ami afin de tenir quelques discussions intellectuelles entre philosophie et littérature.
Malheureusement, cette navigation qui aurait dû se révéler tranquille et routinière va prendre une tournure dramatique à cause d'un brouillard à couper au couteau. Suite à une collision avec un second navire, le ferry sombre en laissant ses passagers confrontés à leur propre sort.
Humphrey est projeté dans l'eau froide et retrouve ses esprits alors qu'il est à bord du Fantôme, une goélette pratiquant la pêche au phoque. À peine remis de ses émotions, l'homme de lettres apprend avec horreur qu'il est hors de question de faire demi-tour pour le débarquer. Il fait désormais partie de l'équipage en route pour les riches eaux du Japon !

  À mille lieues des échanges intellectuels dans les salons feutrés de la bonne société, Humphrey est brutalement projeté dans un monde totalement nouveau ; un univers âpre et rude où la survie est le seul objectif à court terme.
Il fait connaissance avec chaque personnalité de l'équipage, découvre les tensions entre les marins, devine qui sont les faibles et les forts, lesquels mentent pour amadouer l'ennemi et surtout se retrouve confronté au capitaine Loup Larsen. Ce dernier possède un physique hors norme : « La tête d'un roi babylonien sur un corps de titan. »
En outre, il est extrêmement cultivé mais possède une morale détestable.

  Humphrey prend ses marques dans ce microcosme très rude et devient second sur le navire. Sa relation houleuse avec Loup Larsen constitue l'essence même du récit. Leurs joutes sont partagées entre des échanges intellectuels sur les traités qu'ils ont tous les deux lus et les accès de violence physique, exacerbés par de terribles migraines, du capitaine.

  Cette bande dessinée est adaptée du roman éponyme de Jack London publié aux États-Unis en 1904.
Riff Reb's a très bien apprivoisé l'univers de London en dessinant de vraies gueules de marins et en retranscrivant fidèlement la dureté de l'univers maritime. L'atmosphère est continuellement tendue ; la violence est tapie dans chaque page, prête à bondir.
Ma réticence concerne la mise en couleur de l'album. Le dessin aurait gagné à être accompagné d'une mise en couleur directe (aquarelle, gouache, ...) ou à carrément rester en noir et blanc avec un travail au fusain sur les ombres et les lumières.
Au lieu de cela, le lecteur se retrouve face à une couleur « froide » car numérique. Dommage car cela retentit fortement sur la qualité finale de l'œuvre !

[Critique publiée le 19/11/16]